Sélection à l’université : la mystique libérale et la société d’ordres

Le 11 mars dernier, Les Échos ont publié une tribune défendant avec beaucoup d’emphase la sélection à l’université, signée Gaspard Koenig. Le papier en question s’insère dans la stratégie de communication de la petite officine ultra-libérale à laquelle appartient GK, GénérationLibre ; il est plein de morgue et témoigne d’une grande méconnaissance du monde universitaire ; enfin, et c’est probablement le plus intéressant, il est appuyé sur des arguments en balsa.

D’abord, qui parle, et d’où ? En allant sur le site de GénérationLibre, on apprend beaucoup de choses et on en prend plein les mirettes. On découvre notamment, dans leurs .pdf en forme de powerpoint rempli du franglais des écoles de commerce, que l’association se prononce « contre l’État planiste », pour l’« abolition du statut de la fonction publique », pour le transhumanisme, etc. Le plan de com’ semble rodé (confère joli schéma pour diapo pour imbécile) et la présence médiatique, disproportionnée avec l’importance de l’organisation. Ces charmantes gens organisent un « Pot Le Chapelier », « grand libéral dont l’influence est trop souvent éclipsée ». Pour mémoire, Le Chapelier, c’est l’homme de la loi Le Chapelier, de juin 1791, qui, avec le décret d’Allarde, interdit les « coalitions » (i.e. les grèves) et les « corporations » (i.e. les syndicats) et qui servira à tous les régimes du XIXe siècle pour envoyer la troupe contre les grévistes, avant les lois Ollivier de 1864 (qui légalise la grève) et Waldeck-Rousseau de 1884 (qui autorise les syndicats) – où l’on voit le respect qu’accordent ces prétendus libéraux aux droits constitutionnels des citoyens.

Ensuite, comment les choses sont-elles dites ? Gaspard Koenig joue dans plusieurs registres ; on trouve de tout et l’unité du propos tient essentiellement à la morgue du ton et à la méconnaissance du sujet traité : « Les profs savent que les facs de province sont devenues des no man’s land : lorsque j’y enseignais, le seul endroit où j’avais une chance de croiser mes collègues, c’était au bar du TGV. » Comme ironisait justement une doctorante à la lecture du papier : « s’il croit que les facs de province sont des no man’s land, il n’a qu’à venir à nos TD … ». Quant au socio-centrisme snob qui prend pour évident que tous les travailleurs de l’ESR sont des parisiens qui font quotidiennement la navette en TGV jusqu’à leur université d’exercice, on laisse le lecteur juger. Gaspard Koenig est philosophe, paraît-il, mais il est aussi dealer de solutions miracles et de lendemains qui chantent : « La sélection redonnerait une valeur aux diplômes, une dignité aux étudiants et une motivation aux professeurs. Elle permettrait de distinguer les universités entre elles, brouillant peu à peu la frontière avec les grandes écoles. Elle réduirait l’afflux vers les matières les moins professionnalisantes. Elle ouvrirait la voie à des enseignements innovants, différenciés selon les profils des élèves. Elle parachèverait l’autonomie des universités, facilitant l’émergence de projets pédagogiques innovants ou alternatifs, au rebours de l’uniformité actuelle. Ainsi les étudiants eux-mêmes pourraient mieux sélectionner leur fac. » Et encore : ce ne sont là que les bénéfices certains. Il est également probable que l’introduction de la sélection à l’université nous apporterait le Ricard à cinq francs et la retraite à vingt-cinq ans. L’auteur fait également dans le pathos de dame patronesse : « Que deviendront les 442.000 étudiants aujourd’hui inscrits en lettres et sciences sociales ? », « Parmi mes anciens étudiants en philo, travailler au McDo ne représentait pas un job d’appoint, mais une véritable perspective professionnelle. Comment prendre Kant au sérieux quand l’avenir est aussi précaire ? ». Bon sang, mais c’est bien sûr : ne laissons pas les premiers rentrer à l’université, et nous n’aurons plus à nous interroger sur leur devenir ; quant aux seconds, dispensons les de Kant, qu’ils puissent enfin retourner les steaks avec tout le sérieux nécessaire.

Finalement, qu’est-il dit dans ce tract ? Les arguments de GK sont qu’une partie des étudiants de l’université ne parviennent pas ensuite à trouver un emploi. C’est à peu près le seul, sauf à considérer comme tel le paragraphe consacré au thème « D’autant que, aujourd’hui, la sélection gagne insidieusement du terrain », dont on peut faire justice facilement : ce n’est pas parce qu’un comportement répréhensible se généralise qu’il devient vertueux …

Les étudiants de l’université ne parviennent pas ensuite à trouver un emploi ? Certes, mais ne serait-ce pas à cause du chômage de masse ou, pour le dire autrement, du manque structurel de deux à trois millions d’emplois dans le pays ? On peut faire une petite expérience de pensée : filons un diplôme de Dauphine à tous les étudiants, trouveront-ils tous un emploi ? Attention, une seule réponse possible. A l’inverse, si l’on empêche ces jeunes adultes d’entrer à l’université, où les enverra-t-on, sinon sur un marché du travail où ils ne trouveront pas davantage d’emploi qu’aujourd’hui ? On peut très légitimement pointer du doigt la dégradation de l’enseignement dans certains secteurs de l’université, mais plutôt que d’interroger les effectifs étudiants, on peut et on doit montrer du doigt les effectifs enseignants, insuffisants du fait du désinvestissement financier des pouvoirs publics – qu’on a déjà dénoncé ici – qui condamne les universités à, in fine, tolérer des groupes de TD à cinquante ou soixante étudiants. Il faut aussi faire observer que les étapes de sélection dans la vie d’un adolescent/jeune adulte sont déjà nombreuses : la ventilation entre les bacs pros, techniques et généraux – qui produit des conséquences considérables sur la trajectoire ultérieure –, le bac lui-même, la sélection de fait durant la première année de licence. On peut douter qu’une quatrième sélection permette l’avènement du pays de cocagne universitaire décrit par Gaspard Koenig. Enfin et surtout, la sélection, c’est la sélection sociale : les fils et filles de la CSP « Cadres et professions intellectuelles supérieures » représentent 50 % de l’effectif des classes prépa et 48 % de l’effectif des écoles d’ingé – deux filières à sélection – contre 30 % de l’effectif à l’université ; les enfants d’employés ou d’ouvriers constituent 23 % de l’effectif à l’université (ce qui est déjà bien peu au regard de leur poids démographique dans la société française), mais seulement 8 % des étudiants d’écoles de commerce[1]. Cela ne devrait cependant pas empêcher de dormir Gaspard Koenig qui, dans sa grande compassion, désire surtout « épargner bien des souffrances à ceux qui, manifestement, n’ont pas la vocation de la dissertation », mais plutôt du décrottage des rues, ce qui s’articule très bien avec le projet d’un homme qui désire « assumer une logique de rupture libérale pour incarner un nouveau projet de société fondé sur l’autonomie et la responsabilité individuelle [site de GénérationLibre] » – est-ce à force de briser des vies que ces gens-là développent le goût pour les « logiques de rupture » ?

« Les syndicats dénonceront l’avènement imminent du fascisme ». Non, Gaspard, tout bien pesé, la sélection à l’université, ce n’est pas le fascisme : c’est la société d’Ancien Régime.


[1]    Données de l’observatoire des inégalités. L’INSEE et le ministère de l’éducation nationale montrent la même chose. http://www.inegalites.fr/spip.php?page=tableau&num=524

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