Quand formation doctorale rime avec café du commerce

 

Bonjour,

J’ai le plaisir de vous annoncer  la conférence, en présence du Président Alain BERETZ :

“POURQUOI STRASBOURG EST ET RESTERA

LE SIEGE DU PARLEMENT EUROPEEN”

Le mercredi 12 mars 2014 de 18h 30 à 20h au Collège Doctoral Européen à 18h30 dans l’Amphithéâtre.

L’intervenant est M. Pierre LOEB, Président de l’Association Européenne des Jeunes Entrepreneurs

Si vous êtes intéressés par cette conférence, veuillez vous inscrire en suivant la procédure suivante sur le site du Collège des Ecoles Doctorales à partir de votre adresse mail « étudiant » :

-          http://www-college-des-ecoles-doctorales.u-strasbg.fr/

-          Formation de type Collège / Année 2013-14

-          Domaine : Connaissance du milieu professionnel et projet professionnel personnel

-          Sous Domaine : Europe

-          Intitulé : Europe – Pourquoi Strasbourg est et restera le siège du Parlement Européen

 

 

Voilà le type d’emails que reçoivent régulièrement les doctorants de l’Université de Strasbourg, ainsi invités à s’acquitter des heures de « formation doctorale » qu’ils sont tenus d’effectuer. En l’occurence, quel est le rapport entre l’intitulé « Pourquoi Strasbourg est et restera le siège du Parlement européen » et la « formation doctorale » ? Autant le dire tout de suite : aucun. Si ce n’est que la conférence est reconnue par le collège des écoles doctorales (en charge des formations dites « transervales ») comme relevant de la formation des doctorants.

On peut se demander quels savoirs ou compétences sont susceptibles d’être transmis dans le cadre d’une pareille conférence, à l’intitulé bizarrement formulé : si Strasbourg « est et restera » le siège du Parlement européen, à quoi bon s’embêter à en discuter ? On a rarement vu une conférence ou une publications scientifique commencer ainsi. Et en quoi le fait que le siège du Parlement européen soit situé à Strasbourg, Bruxelles ou Katowice participe-t-il d’une quelconque forme de transmission de savoirs ? On notera également l’emploi (inhabituel) de l’argument d’autorité qui introduit le courriel : la conférence se déroulera « en présence du Président Alain Beretz ». Si le président de l’université en personne se donne la peine d’y assister, on en déduit que l’évènement est d’une importance certaine (ou qu’il n’a rien d’autre à faire à cette heure-ci).

Interloqués, certains membres de DICENSUS ont donc choisi d’assister à la conférence. Le présent compte-rendu (subjectif) n’a pas vocation à blâmer les intervenants ou à critiquer la cause qu’ils défendent (sur laquelle DICENSUS n’a pas vocation a prendre position, autant le dire de suite). Il s’agit simplement de prendre prétexte de la conférence pour livrer quelques réflexions sur la formation doctorale à l’Université de Strasbourg.

Premier constat : l’assistance bien fournie ne comptait que peu de doctorants et, visiblement, beaucoup d’associatifs (sont mentionnés en ouverture de la conférence le centre Gutenberg, le Mouvement européen Alsace et les associations « pro-européennes »), ainsi que quelques « huiles » de l’université : outre le président Beretz, deux vice-présidents (un ancien et un actuel), preuve que le sujet est décidemment d’une importance capitale pour notre université. Il s’agissait donc bien plus d’une conférence mondaine que d’une quelconque « formation ».

Introduisant le conférencier, le responsable de l’une des associations représentées salue Pierre Loeb, lobbyiste (de métier) et président de l’Association européenne des jeunes entrepreneurs (à ses heures perdues), dont la « rigueur scientifique » est attestée, nous dit-on, par son statut de major de promo de l’Institut supérieur européen du lobbying à Paris (http://lobbying-europe.com/) : on est ravi d’apprendre au passage que le lobbying est une « science ». Beau message adressé à la communauté des doctorants, quand un lobbyiste est invité à s’exprimer en tant qu’expert au prétexte que l’association qu’il préside a produit un rapport sur la localisation du siège du parlement européen. Encore une fois, il ne s’agit pas de dénigrer P. Loeb ou de contester son droit à exprimer ses opinions. Ce qui pose question, c’est bien la labellisation d’un tel événement en « formation doctorale ».

En guise de « formation doctorale », on aurait pu demander à l’un des – nombreux – spécialistes des questions européennes que compte l’université (en économie, en droit, en science politique, …) de proposer un éclairage d’un autre calibre sur bien des sujets (l’actualité n’en manque pas d’ailleurs). Au lieu de cela on n’apprendra rien, au cours de la conférence, sur la gouvernance européenne, ses méandres institutionnels ou ses enjeux démocratiques. En fait de « rigueur scientifique », les arguments de l’orateur sont plutôt caractérisés par leur indigence intellectuelle. Et afin que l’expression « café du commerce » n’apparaisse pas trop infondée, voici un petit condensé de l’argumentaire de comptoir en faveur du maintien du siège du Parlement européen à Strasbourg.

A des étudiants de premier cycle en sciences sociales, on aurait dit que l’énoncé « Pourquoi Strasbourg est et restera le siège du Parlement européen » était normatif et non avenu. Que la science, même molle, n’avait rien à dire sur le sujet. Les intervenants, ardents défenseurs de l’Europe de Strasbourg, voient les choses d’un autre oeil. Leur monde se divise en deux camps : les « anti » et les « pro » Strasbourg (est-il permis d’envisager que certains n’en aient tout simplement rien à faire ?). Les « anti » sont des démagogues, des europhobes et des anti-démocrates ; que le siège du Parlement européen vienne à quitter Strasbourg, cela conduirait irrémédiablement à « éloigner l’Europe des citoyens ». Parce que les « anti » Strasbourg sont vraiment des sales types. Leurs arguments sont « tronqués et fallacieux », mais aussi « populistes ». D’ailleurs, en fait, leur antistrasbourgisme primaire n’est que le voile de leur euroscepticisme.

Les « pro » Strasbourg, eux, emploient des arguments rationnels, basés sur des données objectives, et sont mus par un noble et glorieux dessein : rapprocher l’Europe des citoyens, réactiver le rêve européen, bref, sortir l’Union européenne de la crise. Et de fait, leurs arguments massues en faveur de Strasbourg ne manquent pas de pertinence. Strasbourg « est et restera » le siège du Parlement européen du fait de sa « légitimé historique », en tant que « symbole de paix » (donc Bruxelles n’a pas d’histoire et symbolise la guerre ?). De plus, Strasbourg dispose d’atouts formidables : lignes ferroviaires à grande vitesse, ville à taille humaine, Lieu d’Europe, Batorama de la petite France au Parlement (pour rapprocher l’Europe des citoyens, justement ?), …

Mieux, le siège du Parlement européen à Strasbourg, c’est la solution à crise de légitimité démocratique que connaît l’Union européenne. En effet, les médias critiquant avant tout « l’Europe de Bruxelles », il suffirait de capitaliser sur « l’Europe de Strasbourg », afin de permettre au citoyen d’être « plus proche de l’Europe » (simple, mais il fallait y penser !).

A l’issue d’un exposé d’une heure, la conclusion tombe : ce qu’il faut pour défendre la présence du Parlement européen à Strasbourg, c’est un lobying professionnel en faveur de cette juste cause. Le lobbyiste vient justifier de son utilité sociale, en somme. Au moyen d’arguments qui n’ont rien de « scientifique », sans aucun contradicteur et avec la bénédiction du département de la formation doctorale. Rien n’a été démontré ni argumenté. Aucun rapport avec la formation à la recherche, ni même avec la « connaissance du milieu professionnel ». Pourtant, encore une fois, il n’aurait pas été bien compliqué de trouver quelque universitaire en mesure de dire un mot ou deux sur le fonctionnement du Parlement, ses attributions, son rôle, etc. Mais telle ne semble pas être la conception en vigueur au collège des écoles doctorales. Combien de « formations transervales » sont dispensées par des universitaires ? Très peu. Pourtant, nous parlons bien de « formation doctorale ».

Que l’université accueille en ses murs des débats politiques est une chose. Mais pourquoi celui-ci plutôt qu’un autre ? Allez, comme ça au hasard, à quand un débat sur le financement public de l’université en France ? Sur les arbitrages budgétaires en contexte d’austérité ? Sur les effets pervers du Crédit impôt recherche (CIR) ?

Le fait que ce genre de débat soit reconnu comme contribuant à la formation doctorale interroge sur la pertinence de la « formation transversale ». A tout prendre, ne vaudrait-il pas mieux resserrer la formation doctorale sur l’essentiel, à savoir la formation par et à la recherche (que celle-ci soit académique ou appliquée) ? Et en finir avec les plaisanteries que l’on ose ranger dans la formation doctorale, qui signifient avant tout du temps perdu pour les doctorants ?

Lors de la discussion finale, le président Beretz lui-même estimait que la question abordée était d’ordre politique et ne concernait pas l’université. Reste à espérer que le message a bien été transmis au collège des écoles doctorales…

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Une réponse à Quand formation doctorale rime avec café du commerce

  1. Ah Chin dit :

    Concernant la formation doctorale à l’université de Strasbourg, je ne peux qu’abonder dans votre sens. C’est un sujet important qui mériterait peut-être des analyses plus détaillées.
    Il m’est arrivé que qu’un intervenant qui était aussi chef d’entreprise me prive de parole car ma question lui déplaisait. Pourtant ma question n’était en aucun cas une provocation mais était très sérieuse (peut-être que c’est justement là le problème).
    Une autre fois une intervenante à fermer la porte de la salle de la formation pour tenter de m’empêcher d’entrer. Seule explication que je peux fournir: à la séance précécente j’avais évoqué mon expérience d’ouvrier spécialisé pour payer mes études durant ma licence alors que la formation s’adressait à de “futurs” chefs d’entreprise. Il faut croire que l’existence d’ouvrier au sein des doctorant est en soi un problème pour certains “intervenants”. Qui sont ces intervenants et comment sont-ils sélectionné pour former les doctorants ? Je subodore des critères de sélection indigents…
    Autre chose: je dois travailler pour financer mes recherche car je n’ai pas de financements. Or certaines formation doivent être suivies durant plusieurs jours ce qui m’est impossible la plupart du temps. Certains intervenants refusent donc de valider ma formation lorsque je ne peux y assister dans son ensemble.

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