Nous ne vivons pas dans le même monde

Par un courrier du 3 juillet 2014, le président de l’Université de Strasbourg informait les directeurs et directrices de composantes, d’unités de recherches et de services, de nouvelles mesures concernant la « politique d’achat de l’Université ». Mesures d’économies bien évidemment, puisque le paragraphe introductif souligne que « dans un contexte financier national extrêmement tendu », l’Université doit « réaliser des gains économiques substantiels ». Les « bonnes pratiques » prônées en matière d’économies budgétaires sont pour l’essentiel déjà connues et avaient été évoquées au début de l’année 2014, lorsque la direction de l’université avait imposé une réduction de 20% des budgets de l’ensemble de ses composantes, afin de compenser la baisse de la dotation de l’Etat. Les mesures d’économies préconisées pourraient être qualifiées pour l’essentiel de mesures de « bon sens ». Il en va ainsi de celles rassemblées sous l’intitulé « Bonnes pratiques et civisme » : économies en matière d’impressions (privilégier le recto/verso…), éteindre l’électricité et arrêter son ordinateur le soir (sic !), prolonger la durée d’utilisation des matériels informatiques avant renouvellement, …

En revanche, ces mesures révèlent par contraste des inégalités de traitement en vigueur (du moins jusqu’à très récemment) au sein de l’université. On apprend ainsi qu’il convient désormais, pour les voyages en train, de privilégier la 2e classe au détriment de la 1ère (contrainte à laquelle le président de l’université lui-même « [s]’astrein[t] désormais »). L’économie attendue représente tout de même un montant de 225 000 euros par an, soit un tiers des 700 000 euros d’économies potentiellement envisagées dans le document ! Il en va de même pour les voyages en avion (privilégier la classe économique) ou les frais de restauration et de réception (qui doivent être « raisonnés », avec un recours limité aux traiteurs). La phrase « Je vous invite à ne proposer des moyens de communication mobile (téléphone, tablette, smartphone…) qu’aux seules personnes en ayant un besoin avéré et à ne renouveler que les matériels défectueux » laisse songeur : doit-on en déduire que jusqu’à présent, des smartphone étaient distribués à des personnes n’en ayant pas besoin et que l’on remplaçait à gogo des matériels encore en état de marche ? Si tel était le cas, on aimerait savoir qui sont les heureux bénéficiaires de la gabegie…

A la lecture du document, on se demande s’il est nécessaire d’attendre une période de « crise » avant d’envisager des limites à ce qui apparaît surtout comme des abus hallucinants. Un tel courrier a dû laisser un goût amer à bien des précaires de l’université et invite à réfléchir à la stratification sociale au sein du monde de l’enseignement supérieur et de la recherche. Car qui bénéficie d’un smartphone, voyage en 1ère ou explose les frais de bouche ? Certainement pas les personnels non-statutaires précarisés de l’université. De fait, la réalité ne semble pas être la même selon que l’on se situe en haut ou en bas de la hiérarchie universitaire. Combien de doctorants, en effet, y ont été de leur poche pour financer un déplacement sur leur terrain d’enquête ou participer à un colloque ? Une situation que bien des titulaires jugeraient scandaleuse, tandis qu’en haut de la pyramide, le quotidien de ceux qu’il faut bien appeler, à l’instar de Bourdieu dans un article qui gagne à être lu et relu, les « apparatchiks de la recherche »[1], ne semble pas si tragique. Qu’il nous soit permis de faire remarquer que les efforts demandés aux uns et aux autres apparaissent pour le moins inégaux. Tandis que certains vont devoir s’habituer aux fauteuils de la seconde classe, d’autres attendent désespérément la mise en paiement de leurs vacations d’enseignement ou de recherche, ne comptent pas leurs heures de boulot rémunérées pour des montants dérisoires, sans aucun rapport avec leur niveau de qualification, et vivent dans l’angoisse du lendemain, sans savoir ce qu’ils deviendront à l’expiration de leur contrat. Alors que pour certains, l’austérité se résumera à éteindre la lumière en sortant, d’autres voient les effectifs étudiants augmenter en TD du fait des suppressions d’heures d’enseignement, les heures complémentaires exploser car il faut bien compenser le « gel » des postes laissés vacants, le recours aux vacataires s’intensifier parce que l’on refuse, pour des raisons purement comptables, de fournir davantage de supports d’enseignements (missions d’enseignement, postes d’ATER) aux doctorants, et ce ne sont là que quelques-unes des situations aberrantes auxquelles beaucoup sont confrontés en cette période de rentrée.

Dans ces conditions, la pilule est difficile à avaler. Et puisque l’ambiance est à l’économie, permettons à ceux d’en bas de souffler quelques idées à ceux d’en haut, comme la suppression des primes des vice-présidents de l’université.

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