La remise des diplômes de doctorat ou Harry Potter à l’Université de Strasbourg

Le 28 avril dernier, les doctorants qui s’étaient vu confier par leurs collègues des mandats électifs dans les conseils centraux de l’Université de Strasbourg ont eu la surprise de recevoir de la direction le mail suivant :

Mesdames, Messieurs, Chers élus étudiants,

L’Université de Strasbourg organise chaque année la cérémonie de remise des diplômes de Doctorat. La cérémonie 2015 est prévue le vendredi 26 juin prochain dès 14h et s’inscrira dans le cadre d’une journée entièrement dédiée aux jeunes docteurs de l’université. Cette journée sera l’occasion de rassembler la sixième promotion de docteurs de l’Université de Strasbourg refondée, leurs familles et leurs directeurs de thèse pour une célébration officielle et festive en présence des directeurs des Écoles doctorales et, le cas échéant, des entreprises ou organismes ayant financé leur thèse.

Cette cérémonie participe à la mise en œuvre, au sein de l’université, d’une politique visant à créer une véritable culture d’établissement, à l’image de ce qui se fait dans les écoles d’ingénieurs et les grandes universités européennes ou anglo-saxonnes.  Nous avons cette année l’honneur d’avoir, pour marraine de la promotion 2014 Mme Anne-Christine Ayed, Vice-présidente recherche et innovation de la Société TARKETT et titulaire d’un doctorat en chimie-physique macromoléculaire de l’Université de Strasbourg, qui chaleureusement accepté de remplir cette mission. Afin de satisfaire aux coutumes de la cérémonie, nous sommes à la recherche d’un étudiant ou d’une étudiante qui pourrait prendre le rôle de celui qu’on appelle « le porteur de la masse » qui, habillé d’un costume noir et muni d’un spectre [sic] qui vous seront fournis, représente l’ensemble des docteurs diplômés. Son rôle consiste à précéder le cortège.

C’est ainsi qu’au nom de l’Université de Strasbourg, au regard de votre titre d’élu des étudiants à la commission de la recherche, que je vous sollicite pour tenir ce rôle qui ouvre la cérémonie.

J’espère que ce message trouvera une fin positive,

Très cordialement,

 Alain Beretz

Président de l’Université de Strasbourg

La plupart des destinataires de ce mail ont très légitimement tiqué à l’évocation de « celui qu’on appelle « le porteur de la masse » » ; personnage de catch ? Tentative de donner à la cérémonie un parfum heroic-fantasy parfaitement dans l’air du temps ? Volonté de transformer la remise des diplômes en messe noire destinée à attirer vers notre université des financements occultes ?

En réalité, il faut lire au pied de la lettre le texte de notre président, car il s’agit bien de la coutume – mais d’une coutume éteinte depuis bien longtemps. Le porteur de la masse, plus couramment appelé bedeau[1], ou bidellus, en latin, est un étudiant armé d’une masse, généralement en argent, et chargé de maintenir l’ordre dans les bâtiments universitaires pendant l’Ancien Régime – les universités étant des institutions ecclésiastiques, les sergents, la flicaille de l’époque, n’avaient pas le droit d’y pénétrer. Dans le cas particulier des soutenances de thèse, le « doctorant » nommait deux amis à lui pour être bedeaux, qui, à la porte de la salle de soutenance, s’assuraient, masse à la main, que personne ne vienne perturber la cérémonie. Évidemment, tout cela a disparu avec le décret portant abolition des universités sur tout le territoire de la République, du 15 septembre 1793.

Le rétablissement de la bidellerie aurait-il à voir avec une soudaine et inquiétante augmentation de l’insécurité dans notre établissement, qui rendrait nécessaire la constitution d’une milice ? On peut en douter.

Le porteur de la masse

Le porteur de la masse

Il s’agit en réalité d’un dispositif symbolique et, comme tel, il nous en apprend long sur ceux qui souhaitent le mettre en place ; ainsi que l’expose très honnêtement le texte de la direction – qui évoque « une politique visant à créer une véritable culture d’établissement » –, il s’agit de créer un folklore universitaire destiné à attacher affectivement les étudiants à leur université, à la remorque de ce que font les universités anglo-saxonnes. On espère sans doute qu’ils soient ensuite disposés à rejoindre les rangs des Alumni et à donner leur pièce à la quête, en faveur de leur chère Alma Mater. Sur le plan idéologique, la différenciation des universités entre elles au moyen de breloques d’Ancien Régime participe à la reconfiguration du paysage universitaire en un marché dans lequel des entités distinctes et concurrentes se livrent une lutte à mort.

Que l’on nourrisse spontanément une certaine tendresse pour l’université où l’on a fait ses études est une chose, mais que la direction veuille forcer ce sentiment pour servir sa stratégie est assez vil – et c’est oublier que nous sommes bien moins les enfants de l’Université de Strasbourg en particulier que de ceux notre discipline, de nos lectures, de nos enseignants et de l’Université française en général.


[1]   http://www.cnrtl.fr/lexicographie/bedeau

Le lecteur qui voudrait découvrir le monde fascinant des universités médiévales et moderne pourra s’en faire une première idée avec VERGER, Jacques, Les universités au Moyen Âge, Paris, 1973 (réédition en 2007), 226 p., JULIA, Dominique et REVEL, Jacques, Les universités européennes du XVIème au XVIIIème siècle. Histoire sociale des populations étudiantes, tome 2, Paris, 1989, 616 p. et DE RIDDER-SYMOENS, Hilde, A History of the University in Europe, tome II, Universities in early moderne Europe (1500-1800), Cambridge, 1996, 720 p.

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2 réponses à La remise des diplômes de doctorat ou Harry Potter à l’Université de Strasbourg

  1. Virginie dit :

    Surtout que le président nous propose de nous faire accompagner par un spectre et non un sceptre : c’est la fête médiévale avec des vrais morceaux de château hanté dedans. S’il s’agit d’attirer des financements occultes, très bien dit, il faut être prêts à tous les sacrifices. On trouvera bien quelqu’un(e) pour ça. Enfin, oui, nous sommes d’abord les héritiers d’un enseignement supérieur public et gratuit, qui a fonctionné toutes ces années tant bien que mal, malgré un financement étique et malgré des gens qui devraient déjà avoir fait valoir leurs droits à la pré-retraite, grâce à des enseignants-chercheurs quotidiennement passionnés.

  2. Virginie dit :

    ça fait penser à monsieur le maire qui en 2008 a ressorti du chapeau une cérémonie médiévale. Plus c’est loin et romanesque, moins on sait ce que ça veut dire, mieux c’est.
    “Le nouveau maire de Strasbourg, Roland Ries, a décidé qu’une vénérable tradition, celle du « Schwörtag » ou jour de la prestation du serment, pourrait retrouver sa place dans les festivités strasbourgeoises. A quoi correspondait cette cérémonie qui fit la fierté de la cité durant des siècles, jusqu’en 1789 ?”
    http://sitemap.dna.fr/articles/200803/23/le-schwortag-decode,strasbourg,000013212.php

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