« Identités complexes » … ou détournement d’IDEX ?

« Les hommes politiques sont marrants… encore que je ne pense pas qu’ils nous feront un jour autant marrer qu’ils nous emmerdent », disait Coluche. À lire le courrier adressé le 25 février dernier par Alain Beretz aux directeurs de composantes, d’unités de recherche et des services centraux, on serait tenté d’en dire autant du président de l’Université de Strasbourg. On apprend en effet que « la gouvernance de l’université » (comprendre : en gros les types qui ont voté un budget en baisse au mépris des protestations légitimes des personnels et étudiants) a engagé « un travail sur la lisibilité de notre université » (j’ai bac+10 et j’avoue ne pas bien saisir l’idée). C’est important parce que voyez vous « cet Ensemble est vaste, divers, riche, mais aussi complexe » (vous aussi vous entendez le générique d’Arnold et Willy ?).

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Plus sérieusement, voyons un peu de quoi il s’agit. La « recherche-action » (les lecteurs ayant une idée de ce que ça veut dire peuvent laisser un commentaire en bas de page, ou nous écrire à dicensus.info@gmail.com) s’intitule « Identités complexes ». Le projet est plus qu’innovant, puisque financé par les initiatives d’excellence (IDEX) : « Ce projet est à la fois un projet de recherche et une action [NDLR : ok, une « recherche-action », quoi] dont la première mise en œuvre s’appliquera à notre université, ce qui est une première à l’échelle d’une université dans ce domaine ». Que ce soit une première on n’en doute pas ! Faut dire qu’il faut être un peu gonflé pour avoir l’idée d’employer l’argent initialement censé financer la recherche à des fins publicitaires… Pour rappel, les IDEX sont supposés se structurer autour de « projets scientifiques ambitieux » (cf. http://www.enseignementsup-recherche.gouv.fr/cid51351/initiatives-d-excellence.html).

En fait, le conseil d’administration de l’université est majoritairement composé de types dangereusement subversifs qui détournent l’argent de l’excellence pour l’affecter aux dépenses courantes ! Bon, s’ils pouvaient laisser de côté la com’ et envisager d’augmenter les salaires des personnels/embaucher des titulaires/cesser de raboter les budgets des composantes et des labos, on ne leur en voudrait pas (ça ne coûte rien de l’écrire, ils ne nous liront pas).

En pratique ça donne quoi ? L’université va charger un « designer international » (français c’était trop terroir… prix Nobel au moins ?), Ruedi Baur, de se pencher sur « la problématique de notre identité » : merci Ruedi ! L’équipe chargée de travailler sous la direction de notre ami designer (sans rire, si les gens savaient où passent leurs impôts…) s’attachera à la réalisation de trois éléments : 1) « la création d’une typographie spécifique à notre université » (voilà bien un truc dont on n’avait rien à foutre !), « moyen de reconnaissance très fort liée à l’écriture même » (une thèse en caractères gothiques, ça aurait de la gueule, non ?) ; 2) « la mise en place d’un lexique des savoirs, notamment pour favoriser leurs appropriations par tous et lutter contre les acronymes dont bien souvent nous ne connaissons plus le sens » (IDEX, LABEX, CPU… ?) ; 3) « la réalisation d’une identité visuelle qui permette que chacun se situe dans un ensemble cohérent tout en voyant sa singularité reconnue » (par exemple : des t-shirts « Unistra » sur le devant, avec son prénom dans le dos pour préserver sa singularité ?).

On passera sur la novlangue managériale qui émaille le courrier : « work in progress » ; « synergies » ; « projet » ; « démarche pro-active et participative » (idem : commentaire ou dicensus.info@gmail.com). Elle ne fait que confirmer ce que l’on sait déjà, à savoir que la « gouvernance de l’université », c’est surtout un ramassis d’apprentis-managers et de politicards en devenir, qui n’auraient sans doute aucun mal à manier les oxymorons : « rupture tranquille », « croissance négative », etc.

Au final, la vraie info dans tout ça, c’est que l’université ressemble de plus en plus au monde de l’entreprise : un peu comme le crédit impôt recherche (CIR) constitue un effet d’aubaine pour les grandes entreprises et les grandes banques, qui en profitent pour défiscaliser l’embauche de faux chercheurs, l’université puise dans les ressources de l’IDEX pour ses dépenses de marketing… déjà qu’on ne porte pas dans nos cœurs l’escroquerie des IDEX, alors si en plus « l’excellence » promue c’est tout miser sur l’étiquette, il n’y a plus qu’à tirer la chasse. Reste à espérer que les guignols qui composent « la gouvernance de l’université » nous lâchent un peu la grappe et aillent enfin se faire voir dans le privé !

Et qu’on ne vienne pas nous raconter qu’on n’a rien compris au film, le foutage de gueule il ne vient pas de nous !

Note aux administrateurs de « la gouvernance de l’université » : « une équipe pilotée par la faculté des arts et le service communication » … La prochaine fois, pas besoin de vous embarrasser avec la novlangue managériale : dites simplement que vous avez décidé de donner un peu de fric à la fac d’arts…

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Une réponse à « Identités complexes » … ou détournement d’IDEX ?

  1. Bonjour,

    Je viens de tomber sur cet article en effectuant une recherche sur le colloque “Identités complexes”, dont j’apprends ici qu’il semble avoir quelque rapport avec la nouvelle identité de l’Université de Strasbourg.
    Je ne peux m’empêcher de réagir car, si certains points que vous soulevez m’irritent autant que vous (la novlangue managériale n’étant pas le moindre), d’autres me semblent être caricaturés. C’est dommage car, même si le design ne résout pas tous les problèmes, il ne travaille pas non plus contre les chercheurs et enseignants. Cela coûte de l’argent, certes… Mais, comme le dit le designer en charge du projet, Ruedi Baur (un franco-suisse, d’ailleurs, vous auriez pu vous renseigner un peu) dans cette vidéo https://www.unistra.fr/index.php?id=25023, les universités, comme beaucoup d’autres structures, se trouvent entrainées dans une mise en concurrence et dans une “guerre des signes” généralisées, dont les publicitaires s’emparent, notamment (designer ≠ publicitaire) : cette situation, si on n’y travaille pas correctement, sera, elle, particulièrement nocive à l’université et à la recherche.
    Vous avez raison, cela ressemble de plus en plus au monde de l’entreprise, mais je ne pense pas que la direction de l’Université y puisse quoi que ce soit. On peut ignorer ce fait et se dire que toutes ces choses ne sont que broutilles destinées à occuper des chargés de communication en manque de missions, et que ce sont des crédits en moins pour la recherche. Je pense au contraire que l’idée de la direction de l’Université de travailler avec un designer plutôt qu’avec un publicitaire est une bonne idée, car le travail sera bien fait. Et il doit être fait. On peut pester contre la “recherche d’attractivité” des universités, les recherches de “synergie” ou autres notions vides et pompeuses.
    Donc, ce n’est pas juste, comme vous le dites, “donner un peu de fric à la fac d’arts”, c’est faire exister l’Université de Strasbourg dans un monde de signes de plus en plus dense. Ce n’est pas (juste) cosmétique : malgré son arrière goût désagréable de communication politique, le traitement du problème du signe et de l’identité est bien réel.

    Cordialement,
    Thomas Guesnon

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